Un peu de lecture
Une fois n'est pas coutume 😉 , je vous invite à lire cet article publié par Michel Goya sur son blog (La voie de l'épée).
Il présente la situation en Ukraine comme peuvent le voir deux "joueurs" de wargames disposant de cartes d'activation: une problématique que nous rencontrons lors de nos combats sur nos tables de jeux.
Les joueurs du néant - Point de situation du 27 décembre
La stratégie n’est souvent qu’une résolution de problèmes successifs avec au loin une idée plus ou moins claire de la paix que l’on veut obtenir. La prolongation de la guerre en Ukraine a vu les deux camps accumuler les problèmes à résoudre avec des ressources différentes. Le vainqueur sera celui qui y parviendra le moins mal.
Stalinisation partielle
Après deux mois et demi d’avancées rapides dans les provinces de Kharkiv et Kherson, l’offensive ukrainienne est désormais à l’arrêt, la faute à la météo d’automne avec ses pluies et sa boue qui gênent les manœuvres, la faute surtout à la nouvelle stratégie russe. Le 11 septembre dernier, on évoquait sur ce blog l’idée que les Russes ne pourraient jamais éviter une défaite cinglante sans un changement radical de posture. Ce changement radical a eu lieu.
Passons sur l’annexion des provinces conquises après
un référendum surréaliste. Un tour de magie ne produit un prestige - le coup de
théâtre final - que si l’illusion a été parfaite auparavant. Personne, sauf
peut-être Vladimir Poutine, n’a pensé que transformer des terres conquises en
terres russes allaient changer les perceptions de la population russe devenue,
d’un seul coup ardente, à défendre la nouvelle mère patrie ou des ennemis et
leurs soutiens qui auraient été dissuadés de provoquer une escalade en s’y
attaquant. La carte « annexion» a fait pschitt et les choses sont
revenues comme avant. Kherson, a été abandonnée quelques jours après avoir été
déclarée « russe à jamais » et l’artillerie russe n’hésite pas
visiblement à tuer ceux qui sont normalement des concitoyens.
Non, le vrai changement a été la stalinisation de
l’armée russe. Si la mobilisation de 300 000 réservistes, et l’envoi
immédiat de 40 000 d’entre eux sur la ligne de front, en a constitué
l’élément le plus visible, il ne faut pas oublier le durcissement de la
discipline avec le retour de l’interdiction de se constituer prisonnier comme
lors de la Grande Guerre patriotique ou encore l’obligation indéfinie de
service une fois déployés en Ukraine. Les commissaires politiques sont déjà là
depuis plusieurs années, mais la société privée Wagner a réintroduit récemment
les détachements de barrage en deuxième échelon (la mort certaine si on recule
contre la mort possible si on avance). Ce n’est pas encore la mobilisation
générale, mais personne n’est dupe. Le Rubicon a été franchi.
La formation militaire russe s’effectue directement
dans les unités de combat, or les unités et leurs cadres sont presque
entièrement en Ukraine, laissant en arrière des conscrits jouant aux cartes ou
astiquant le peu de matériel qui reste. Il aurait été logique lorsque l’Ukraine
conquise est devenue russe de les envoyer sur place rejoindre leurs unités
d’origine. Cela n’a pas été le cas et c’est très étonnant. Peut-être qu’envoyer
au combat ces très jeunes hommes était plus délicat qu’envoyer des
« vieux » réservistes. Ce non-engagement reste à ce jour un mystère.
Maintenant, si on n’avait plus les moyens de former les classes de
130-160 000 conscrits, on en avait encore moins pour 300 000
réservistes. Là encore, peut-être croyait-on que ces anciens militaires, en
théorie, n’en avaient pas besoin.
Tout s'est fait dans le plus grand désordre, et, à la
guerre, le désordre se paie avec du sang. C’est avec du sang et de lourdes
pertes que la ligne Surovikine est tenue, mais elle est finalement tenue et le
test est plutôt réussi politiquement. La « stalinisation partielle »
a provoqué un grand exode extérieur ou intérieur, de nombreux incidents, des
plaintes sur les conditions d’emploi mais toujours pas de révolte. Pourquoi
s’arrêter là maintenant que la vie des soldats ne compte plus du tout ? Le
sacrifice de la première tranche de mobilisés a sauvé la situation, l’arrivée
de la seconde – les 150 000 hommes encore en formation en Biélorussie et
en Russie - permettra soit de geler définitivement la situation, soit de
reprendre l’initiative. Et si cela ne suffit pas, il sera toujours possible
d’en envoyer plusieurs centaines de milliers de plus. Le pot des cartes
« poitrines » est encore plein, même s’il y a sans doute une carte
« seuil critique de mécontentement » qui peut surgir à tout moment,
une carte qui peut devenir explosive si elle est posée sur un fond de défaites
et de difficultés économiques.
Mais les hommes ne sont pas tout. L’armée russe est
toujours « artillo-centrée » et ce d’autant plus qu’il faut compenser
la médiocrité constante de la gamme tactique des bataillons par plus d’obus. Au
mois de juin, on évoquait le point oméga, ce moment où il n’est plus possible
d’attaquer à grande échelle faute d’obus, la consommation (et les destructions)
dépassant alors largement la production. Nouveau problème pour l'armée russe :
on semble s’approcher de ce point oméga. Les cadences de tir quotidiennes ont
déjà été divisées par trois depuis l’été, tandis qu’on voit des vidéos de
soldats réclamer des obus et des images de grands dépôts vides en Russie. Il
est vrai que l’Ukraine éprouve les mêmes difficultés et comme c’était également
annoncé, s’approche aussi du point oméga. Cela a contribué aussi à limiter les
manœuvres ukrainiennes qui se seraient trouvées en bien meilleure position si
elles avaient pu conserver les cadences de tir de l’été. De part et d’autre, on
cherche partout des cartes « obus ». Celui qui en trouvera aura un
avantage majeur sur son adversaire. Y parvenir est incertain mais
influerait toutefois grandement sur la suite de la guerre.
Du sang et des armes
Le plus étonnant, dans ce contexte, est que les Russes
maintiennent une attitude très agressive en multipliant les attaques, forcément
petites, le long du Donbass comme si l’objectif de conquête complète annoncée
le 25 mars n’avait pas été abandonné. Les Russes n’ont visiblement pas encore
admis qu’ils cherchaient systématiquement à atteindre des objectifs démesurés
pour leur main et qu’ils y épuisaient à chaque fois leur armée. La bataille de
Kiev en février-mars (le fameux « leurre ») a cassé une première fois
leur force terrestre. Les pertes matérielles russes documentées et donc sans
doute également humaines de ce premier mois de guerre représentent au moins un
quart du total des pertes à ce jour. C’est l’extrême érosion des quatre armées
engagées autour de Kiev qui a imposé leur repli rapide. Les trois mois suivants
de la bataille du Donbass ont à nouveau épuisé l’armée russe et l’ont rendu à
nouveau vulnérable. Ne pouvant plus attaquer à grande échelle, ni même tout
défendre avec des forces réduites, les Russes ont été obligés de faire
l’impasse dans la province de Kharkiv, en partie pour défendre la tête de pont
de Kherson. Ils ont fini par exploser à Kharkiv et au bout du compte à devoir
abandonner aussi la tête de pont.
Ils viennent maintenant de sauver la situation et
pourtant ils attaquent dans des conditions difficiles le long de zones
fortifiées et sans espoir de disloquer l’ennemi, mais seulement de dégager la
ville de Donetsk ou de s’emparer de Bakhmut, pour la plus grande gloire
d’Evgueni Prigojine, à la tête de Wagner. D’une certaine façon, les Russes se
créent eux-mêmes des problèmes en s’usant dans des attaques impossibles.
En attaquant à tout va, les Russes s’usent
effectivement, mais ils espèrent aussi sans doute faire de même avec les
Ukrainiens qui acceptent ce combat. Peut-être s’agit-il pour ces derniers de
refuser à tout prix de céder du terrain, ce qui n’est pas forcément une bonne
idée. Peut-être choisissent ils aussi ces combats justement pour à nouveau
saigner à blanc l’armée russe afin de pouvoir également attaquer ensuite à
grande échelle. Chercher simplement à tuer le maximum d’ennemis est le niveau
zéro de la tactique, sauf si les pertes infligées sont suffisamment importantes
pour empêcher l’ennemi de progresser par l’expérience. Compte tenu de l’actuelle
structure de fabrication de soldats toujours aussi médiocre du côté russe et en
tout cas inférieure à celle des Ukrainiens, c’est peut-être une bonne carte,
sanglante, à jouer.
Créer des problèmes chez l’ennemi
Ce n’est tout de résoudre ses propres problèmes,
encore faut-il en créer chez l’ennemi en fonction des cartes dont on dispose
dans sa main. Depuis octobre, les Russes dilapident leur arsenal de missiles à
longue portée pour ravager le réseau électrique ukrainien, en espérant entraver
l’effort de guerre ukrainien, augmenter le coût du soutien occidental et
affecter le moral de la population en la plongeant dans le noir et le froid.
C’est l’exemple type de carte faible jouée par défaut, parce qu’il n’y en a pas
beaucoup d’autres en main et sans trop croire à sa réussite. Là encore, cette
campagne de missiles approche de son point oméga, probablement dans deux ou
trois mois et là encore on cherche des cartes « drones et missiles »,
notamment du côté de l’Iran afin de pouvoir continuer les frappes.
Mais cette action a aussi pour effet de provoquer un
renforcement de la défense aérienne ukrainienne par la livraison occidentale de
systèmes à moyenne et longue portée. Ce renforcement est lent, car ces systèmes
sont rares, mais inexorables. La mise en place d’une batterie Patriot Pac-2
permettra de protéger efficacement une grande partie du pays contre les
missiles. Deux batteries protégeaient presque tout le pays. Le risque pour les
Russes est de se voir interdire totalement le ciel dans la profondeur, mais aussi
également de plus en plus sur la ligne de front. Associé à des moyens de
neutralisation de défense aérienne russes, et à la livraison d’avions d’attaque
comme les A-10 Thunderbolt que les Américains avaient refusé, cela peut changer
la donne sur le front et compenser l’affaiblissement de l’artillerie.
Autre carte relativement simple à jouer : la
diversion biélorusse. L’entrée en guerre de la Biélorussie est l’Arlésienne du
conflit. Le président Loukachenko freine des quatre fers cette entrée en guerre
dont il sait qu’elle provoquerait immanquablement des troubles dans son pays et
peut-être sa chute. Il est cependant toujours possible de maintenir une menace
en direction de Kiev afin au moins de fixer des forces ukrainiennes dans le
nord. L’état-major de la 2e armée combinée a été déployé en
Biélorussie avec plusieurs milliers d’hommes, l’équipement lourd de quelques
bataillons et quelques lanceurs de missiles Iskander et des batteries S-400,
peut-être à destination de l’OTAN. Dans les faits, la carte biélorusse est
faible. L’armée biélorusse est très faible et sert surtout de stocks de
matériels et de munitions pour les Russes. Quant aux milliers de soldats
russes, il s’agit surtout de mobilisés utilisant la structure de formation
biélorusse. Dans le pire des cas, une nouvelle offensive russe ou
russo-biélorusse, forcément limitée par le terrain aux abords du Dniepr, aurait
sans doute encore moins de chance de réussir que celle du 24 février.
Côté ukrainien, on joue la carte des frappes de drones
en profondeur sur le territoire russe et en particulier par deux fois sur la
base de bombardiers d’Engels, sur la Volga. Plusieurs TU-95 ont été endommagés,
ce qui est loin d’être négligeable, mais les effets de cette mini-campagne sont
encore plus symboliques que matériels. Si les Ukrainiens parvenaient seuls ou
avec l’aide d’un allié à fabriquer en série ces nouveaux projectiles (drones
TU-141 améliorés ou missile made in Ukraine) pourrait avoir une influence
stratégique. Mais, méfiance, ces bombardements peuvent à leur tour alimenter le
discours victimaire du gouvernement russe et la population se sentir réellement
menacée. Il faut toujours se méfier des effets secondaires de ses actions.
Nous sommes actuellement dans un temps faible, faible
au niveau stratégique parce qu’au niveau tactique les choses restent toujours
aussi fortes pour ceux qui combattent. Il reste cependant des cartes à tirer au
pot et des problèmes à créer jusqu’au moment où aucun des deux camps ne pourra
plus les résoudre ou que le pot à cartes soit vide des deux côtés.
Actuellement, les paris sont plutôt contre Poutine, avec l’inconnue de sa
réaction et de celle de son entourage lorsqu’il ne pourra plus résoudre les
problèmes de son armée.
Posted by Michel Goya at 12/27/2022
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